CHRONIQUES

Lettre ouverte à François Hollande

            Puisque tu n’es plus roi je puis te prénommer et te tutoyer comme avant. Nous nous sommes juste croisés durant les cinq dernières années. Une fois à Tulle pour les vœux présidentiels, une autre fois à Cahors pour les obsèques de Maurice Faure. Ton discours sonnait étrangement juste, comme si l’éloge d’un rad-soc emblématique t’inspirait davantage qu’une apologie de Jaurès ou de Blum. Mais aux obsèques d’Yves Guéna, dans la cour des Invalides , ton discours s’est hissé à l’altitude du légendaire gaullien. Caméléon ? Couleuvre ? En tous cas syncrétiste. Ce n’est pas une tare. Hélas tu as trop exclusivement barboté dans les sphères entrecroisées du PS et des médias parisiens ; c’était un peu court pour gouverner la France dans un moment où elle rumine des perplexités radicales. Rien ne t’ayant disposé à les percevoir, tu es devenu sans préméditation un post-moderne cabotant entre scepticisme et fatalisme, avec un zeste de cynisme. Même en Corrèze, tu semblais ne te complaire qu’avec des militants. Tout le contraire de Chirac qui les jugeait encombrants et caractériels. À Paris tu n’as pas su ouvrir les écoutilles,  replié sur des copains plus ou moins énarques et socialisants. La fidélité d’un Sapin ou d’un Le Foll est louable ; leurs lumières pâlichonnes ne pouvaient guère éclairer ta lanterne. Cependant la moyenne envergure de ta garde rapprochée ne saurait expliquer ta déconfiture finale. Tu avais su l’air de rien éreinter la concurrence : Ségolène, Fabius, Delanoë, Strauss-Kahn, Martine Aubry enfin. Reclus en ton palais avec des conseillers qui n’étaient pas des aigles (euphémisme), tu as casé à Matignon un fusible insuffisant. Mauvais débuts, handicapés de surcroit par cette histoire de « first girl friend» qui prêta à rire tant dans les salons que dans les chaumières. Or les Français ont la tripe républicaine et l’inconscient monarchique. En la personne d’un roi adoubé par les urnes convergent des nostalgies redevables à Louis XIV, à Napoléon, à Clémenceau, à De Gaulle bien sûr. Elles exigent un certain hiératisme. Un roi n’est pas un copain avec qui on galège. Mitterrand à l’Élysée n’avait pas de copains. Chirac savait oublier  les siens. Sarko avait désacralisé son sceptre par défi, tu as aggravé la dérive en  touillant comme avant ton sacre  la sauce d’un PS de basse saison, pimentée d’alliés  improbables. Du coup les frondeurs que tu avais inconsidérément mis sur orbite t’ont perçu comme un  «  camarade» et non comme un chef. Et poignardé à la florentine. François, toi dont j’appréciais l’intelligence des situations, pourquoi as-tu si mal évalué les ambitions parallèles de Valls et de Macron ? Parachuter le faux gamin à Bercy pour juguler les appétits du taurillon catalan, quelle bévue ! Les crocs acérés de Macron, tout le pays les voyait reluire. Pourquoi avoir dédaigné la main tendue par Bayrou ? Elle t’aurait aidé à te recentrer sur la ligne qu’il t’incombait d’incarner. Car tu es aussi macroniste que  Philippe. La preuve : Macron, c’est toi qui nous l’as refilé. J’ai beau répertorier tes erreurs de casting et de timing, ta descente aux enfers demeure un mystère. Tes prédécesseurs ont comme toi caboté à la godille en fuyant les conflits. Mais ils ont su flinguer en temps opportun : un coup, un mort. Toi : mille coups de  « com »  avec un pistolet à eau. Pourquoi cette impression que tu baguenaudais en roue libre à côté de tes pompes présidentielles ? Pourquoi ta désinvolture a semblé trahir un amateurisme ? Pourquoi les français, au lieu de te détester quand ils avaient les nerfs à vif, t’ont sorti de leurs écrans ? Tu ne méritais pas cette indifférence. À présent tu vas apprendre à vivre. Enfin une vraie aventure ! Ne te mêle surtout pas des tambouilles du sérail, tu n’as plus rien à y  gagner. On me dit que tu es resté accessible et gai compagnon. Du coup l’envie me prend de te convier dans la cantine de ton choix. Nous causerons. Avec moi tu le sais aucun risque de fuite. Nous causerons car vraiment, je n’ai pas compris ce qui t’es arrivé.

            À bientôt donc. Avec mon très amical souvenir.

                                                                                  Denis Tillinac

Valeurs Actuelles 19 octobre 2017

 Pour la sauvegarde de notre mémoire collective

"Dans le sud des États-Unis des militants d’extrême gauche, sous couvert de dénoncer le racisme, exigent que l’on déboulonne les statuts du général Lee, le chef des confédérés lors de la guerre de Sécession. Des manifestations violentes les ont opposé à d’autres militants, non moins radicalisés, qui vénèrent la mémoire de Lee avec des arrière-pensées effectivement racistes sur les bords. Trump a réagi sans trop de discernement, les médias en ont rajouté, attisant des rancœurs entre Blancs et Noirs, exaspérant les gens du Sud les plus paisibles, pour qui Lee reste un héros. Voilà comment des activistes trés  minoritaires mettent en péril la concorde civile, un siècle et demi après la victoire du général Grant, le chef des Fédérés, qui n’en demandait pas tant.

Des militants tout aussi minoritaires, radicaux et inconséquents réclament que l’on débaptise partout en France les rues Colbert, au motif  que le principal Ministre de Louis XIV a promu en son temps le « code noir ». Pour les français qui  connaissent un peu notre histoire, Colbert fut l’initiateur d’une conception dirigiste de l’économie, accessoirement l’ennemi implacable de Fouquet. Plus personne ou presque ne sait ce qu’était le code noir. Plus personne grâce au ciel ne réclame un rétablissement de l’esclavage sous quelque forme que ce soit. Personne ne le réclamait lorsqu’en 2005, apeurés par le ram-dam de quelques militants, nos autorités refusèrent lâchement de s’associer aux commémorations de la bataille d’Austerlitz, sous prétexte que Napoléon avait rétabli  l’esclavage à Saint-Domingue. En réalité la dénonciation rétrospective de l’esclavage au pays de Scarlett O’Hara et à celui de Victor Schölscher est un alibi. Le vrai mobile de ce militantisme, c’est le rejet de toute mémoire. De tout ce qui peut nourrir ou embellir une affectivité collective. De tout ce qui singularise une culture. Demain les mêmes exigeront que Saint-Louis soit tricard dans les manuels scolaires pour avoir discriminé les juifs. Et  Voltaire, Balzac et Simenon exclus des programmes eu égard à l’islamophobie du premier, à l’allergie du second aux Protestants, à la sémantique  du troisième quand il décrit un homo. Le vrai mobile, c’est le fantasme éradicateur : « du passé faisons table rase ». À la jonction de Savonarole, de Robespierre, de Lénine, de Goebbels et demain peut-être du transhumanisme, un nihilisme intégral prémédite l’avènement d’une humanité « émancipée » de ses héritages spirituels, sentimentaux et coutumiers. Un « homme nouveau » ballotté comme un fétu entre un présent sans racines et un futur sans autres phares ni boussoles que la succession des modes dans les brumes de l’éphémère. Pour atteindre ce « degré zéro » cher aux idéologues de Mai 68, le biais le plus efficace reste la culpabilisation, avatar ultime  du judéo-christianisme dévoyé par la frénésie nihiliste. Nous devons avoir honte d’être français et en expiation de ce péché originel il faut déloger de notre panthéon Saint-Louis, Louis XIV et Napoléon. Il faut apprécier la vie des humains de tous les âges et sur tous les sols à la seule aune de la moraline du moment, et respecter par le fait un double devoir d’anachronisme et d’amnésie. Autant dire : devenir fous. Sur ce genre de  folie prospèrent les tueurs de Daech et les talibans destructeurs de temples. Ne nous laissons pas déshériter par cette broyeuse de mémoire téléguidée par des faussaires ivres de haine. Opposons aux sectaires la fierté de nos imageries.  N’oublions pas que les âmes dépossédées de leurs attaches symboliques sont toujours la proie des entreprises totalitaires."

 Valeurs Actuelles 12 octobre 2017

                                                                                              

Photo Stéphane Lavoué

 

Mon patriotisme est syncrétique

" (...)Quand je baguenaude hors frontières, j'affiche une fierté cocardière qui n'est mal reçue par personne, parce que la France reste prestigieuse. Même aux Etats- Unis. Quand je rentre au bercail, j'apprends par voie de presse ou d'édition que mon pays est un nœud de vipères collabos (Papon) ou tortionnaires (Aussaresses).

C'est faux, et très malsain. Si le devoir de mémoire tourne à la névrose culpabilisante, on n'inculquera jamais l'amour de leur pays à nos Blacks et à nos Beurs. De même, si on occulte nos racines spirituelles et morales, on fabriquera des générations de fauves avides et cruels, pas des citoyens habités par le sentiment de ce qu'ils doivent à leurs aînés. Et si une faction politique divinise la nation, les autres la récuseront. Le nationalisme est une maladie du patriotisme, comme l'égalitarisme est une maladie de la justice. Je suis placé pour le savoir : mon cœur est plein d'un chauvinisme qu'un rien suffit à exacerber. Ma raison m'avertit que nous ne sommes pas seuls au monde. Il m'en coûte d'admettre ce verdict ; je m'en console en me disant que nous sommes le sel de la terre. C'est un privilège inouï que d'être français ; le matin où les Français s'en apercevront, le soleil d'Austerlitz illuminera jour et nuit nos clochers et nos banlieues"

Figaro 29 juin 2004

 

Plaidoyer pour un monde qui disparaît

 

Oubliez la nostalgie du terroir et les clichés de clochers. Les campagnes qui agonisent mettent notre futur en péril bien plus que notre passé.

 

Du temps de mon enfance, la vie paysanne tournait encore en boucle autour du clocher, où, à l'heure de la traite, les troupeaux se croisaient. On vivait de peu en scrutant les nuages pour présumer un gel ou une sécheresse ; l'économie était quasi autarcique, et déjà s'imposait aux jeunes la fatalité de l'exode. Mais, enfin, il y avait des gosses sous le préau de l'école, des échoppes sur la place, de la volaille autour des maisons où s'affairaient les veuves en noir de 14-18. On tuait le cochon après Noël et, l'été, on allait seconder le voisin le jour de la batteuse, à charge de revanche. Les us immémoriaux de la ruralité se pérennisaient peu ou prou, on ne voyait pas venir son agonie.

 

Choyé par les élus parce qu'il pesait encore dans les urnes, le paysan avait au cœur l'amour de ses arpents et la fierté de les avoir civilisés. Son image, chez les citadins, était condescendante sur les bords, mais empreinte d'affection. Les Français aimaient leurs paysans, ça les rassurait de savoir que là-bas, sur les terroirs de leurs ancêtres, une certaine permanence était entretenue. Les Trente Glorieuses ont défilé, les tracteurs sont arrivés dans les champs, la télé près de l'âtre.

 

La politique agricole commune (PAC) a financé une métamorphose impulsée par de Gaulle afin d'assurer l'autosuffisance alimentaire de la France et d'en faire une exportatrice agroalimentaire. Dont acte. Les agriculteurs d'aujourd'hui ne se reconnaissent pas dans les clichés sépia qui ont fait la fortune des romanciers « du terroir », nostalgie oblige. Ils se sont formés, mécanisés, organisés, endettés. Ils sont devenus des entrepreneurs, agrandissant leur exploitation, améliorant leur productivité. Ils triment sept jours sur sept, sans prendre de vacances, pour la finalité cruciale qui leur est assignée : nourrir l'humanité - car, on oublie ce détail, un milliard d'êtres humains ne mangent pas à leur faim. L'extravagance des cours (souvent inférieurs aux prix de revient) et l'incohérence des politiques (communautaires ou nationales) les ont acculés à des acrobaties humiliantes : tantôt il fallait planter, tantôt arracher, et toujours se soumettre à des réglementations courtelinesques. Mission accomplie : une prouesse historique, dont nul ne leur sait gré. J'étais récemment au Japon, où les Français passent pour des rigolos (euphémisme). Seule notre agriculture échappe à leur sarcasme ; les Japonais envient sa puissance, estimant à juste titre que l'autosuffisance alimentaire est un atout géopolitique maître.

 

La vie rurale que j'ai connue a certes du plomb dans l'aile. Le nombre d'exploitations a diminué, comme la population et le prêtre du cru y enterre plus souvent qu'il ne baptise. Mais les bourgs sont plus avenants et mieux équipés que jadis, et les campagnes alentour régalent les âmes bucoliques : cette grâce insigne, on la doit aux paysans de la nouvelle génération. Sans eux, l'espace français ne serait qu'un désert broussailleux coupé d'autoroutes et parsemé de clochers en ruine. Sans eux, on ne pourrait plus vivre dans ce village où rien ne manque à mon bonheur. Je les vois œuvrer de l'aube au crépuscule, ils ont épousé leur époque sans renier les vertus ancestrales, et bien qu'ils ne roulent vraiment pas sur l'or, ils sont fiers d'être des paysans. Plus exactement, ils le seraient s'ils ne percevaient le dédain des citadins, voire de l'animosité.

(...)

Le culte paganiste rendu à la déesse Nature par des bobos inconséquents entretient un millénarisme dont nos paysans font les frais dans l'opinion. Comme s'ils n'étaient pas les meilleurs protecteurs de notre environnement. Les seuls à vrai dire, quoi qu'en pensent les « rurbains » dont les lotissements sont économiquement coûteux et dommageables sur le plan écologique, pour ne rien dire de l'esthétique. Or, eux, les médias les épargnent. On demande aux agriculteurs de pourvoir l'humanité en nourriture et de jardiner nos paysages ; ils y parviennent et, pour comble de mépris, telle bureaucrate de la CE leur a suggéré récemment… de se doter d'un second métier pour survivre. Au train où vont les négociations sur l'avenir de la PAC, les plus modestes, qui sont les plus nombreux, risquent de gagner moins qu'un Smic. A terme, la France payerait très cher la ruine de son agriculture programmée dans certains cénacles.

 

Outre que s'éteindraient à tout jamais les feux de notre mémoire, et que sonneraient les glas définitifs de notre ambition nationale, nous serions en état précaire de survie dans une jachère innommable. Les paysans savent cela, ça accroît leur amertume. Ils connaissent l'énormité des enjeux, ils ont le sentiment d'être les jouets d'une farce sinistre. Personne ne les défend, car ils sont désormais électoralement négligeables, leur solitude tourne au désarroi, parfois au désespoir. Puissent nos « élites » prendre conscience de leur rôle, il est majeur, il peut être salvateur ! Puissent les écolos chercher ailleurs de quoi rémunérer leurs fantasmes

Marianne

Samedi 13 février 2010

 

Mon pèlerinage chez Elvis

"Il faut toujours aller au bout des rêves qui nous lancinent depuis l'enfance. Mais il arrive que ça prenne du temps. Elvis Presley était mort et embaumé depuis belle lurette lorsqu'un avion me largua un soir sur  l'aéroport de Memphis, Tennessee.

L'air était moite, les murs d'un blanc crayeux ou délavé. Il y avait de la musique dans les voix et de

l'indolence dans les gestes, c'était le Sud avec ses promesses d'abandon, de confins et de paroxysmes.

Surtout, c'était la ville d'Elvis. Depuis des lustres j'avais prémédité son abordage. A chacun ses Amériques !

Les miennes poursuivent une ligne d'horizon sur le ruban bleuté d'une highway en écoutant l'ordinateur de mes dissidences bramer ses rocks et ses slows. Et toutes les highways convergent vers Memphis, Tennessee, comme toutes les nationales de France et de Navarre me rapprochent d'un certain village corrézien.

Memphis, Tennessee, c'est un rock de Chuck Berry, d'un classicisme aussi strict qu'une pensée de Pascal.  Elvis l'a reprise, sur un mode étrangement discret, en laissant la guitare basse maîtresse du jeu ; cette ville lui tenait trop à cœur pour surajouter une onomatopée de lyrisme au chef-d'œuvre du grand Chuck.

Memphis, Tennessee : la saga du coton dont les esclaves déchargeaient les balles sur les rives du Mississippi.

C'était la ville du blues et de la douleur, il lui en reste quelque chose. Voici le fleuve. Il est lugubre. On

franchit le pont métallique en direction de l'Arkansas, on se retourne et on voit les lumières d'un downtown édenté. On tourne autour sur des rocades sinistres qui suggèrent la solitude et l'irrémédiable. Elvis les  dévalait avec ses cousins pauvres et ses copains de jeunesse qui vivaient à ses crochets, toujours la nuit et à tombeau ouvert. Il aimait fendre la bise pour fuir les geôles dorées de son destin de monarque.

(...)

C'était un jeune homme tendre et bagarreur qui convoitait banalement la fortune et la gloire, sans

y croire, et sans en connaître le prix.Comme il aimait la musique, on lui avait offert une guitare. Il la   grattait sans méthode en bramant les tisanes à la mode. Il se risqua à une audition en faisant violence à sa timidité. Belle voix, mais rien à dire. Le verdict paraissait sans appel, il finirait comme il avait débuté : camionneur à quelques dollars par semaine.

Soudain, durant une pause, Elvis laisse parler son corps pour distraire les musiciens. Sa jambe gauche se met à trembler, ses hanches se meuvent, ses cordes vocales épousent le mouvement. Le miracle est advenu : en  insinuant du soul nègre dans les rengaines de cow-boys, Elvis surmonte la lutte des races et annonce l'ère Kennedy en levant sous les jupons de l'Amérique puritaine le lièvre d'une sexualité ludique. Rien de moins.

Voilà pourquoi, avec un léger décalage dans le temps, un adolescent plus ou moins bourgeois qui massacrait Mozart sur son Gaveau va se métamorphoser en un mauvais garçon plein d'arrogance. Moi, nous, en France ou aux antipodes : tous les enfants du baby-boom impatients de larguer leurs amarres intimes.

1955 : Heartbreak Hotel passe en force la ligne Dixon-Mason, les minettes yankees sont en rut et les pasteurs vitupèrent Elvis en chaire. 1958 : Elvis a mis le feu sur la planète, il part au service militaire et sa mère va mourir. Entre ces deux repères chronologiques, le prince noir de nos dérèglements devient millionnaire en dollars, acteur de cinéma, propriétaire d'une villa patricienne à colonnes sur la colline chic de Memphis.

C'est Graceland. On ne peut pas la manquer, des panneaux l'indiquent à chaque carrefour, elle se trouve sur l'Elvis Presley Boulevard. On peut encore la visiter, mais il faut se dépêcher : Lisa-Marie, la fille unique de son illustre père, envisage d'y poser ses pénates. C'est un propos sympathique, les maisons de famille sont faites pour être transmises aux héritiers, pas pour devenir des musées. Jusqu'à présent, la belle Lisa-Marie épousait des Michael Jackson et finançait des sectes ; autant de caprices d'enfant trop gâté. On lui souhaite tout le bonheur que son père a dilapidé.

Entrons dans le temple d'une divinité qui depuis sa mort fait l'objet d'un culte équivoque, à l'image de la religiosité américaine. Ici vivait Elvis, ici il a pris congé des démons qui le taraudaient. On monte dans un mini-bus, on traverse le parc, on est accueilli par une girl virginale. Avouerai-je mon émotion de midinette à l'instant de franchir le seuil ? C'est la maison d'Elvis Presley, le Graal de mes tendres années et je vais y entrer pour de vrai. (...)

 A l'aune de nos repères culturels, Graceland est le Panthéon du « mauvais goût ». Quelle importance ! C'est le « bon goût » dont nous récusions la fadeur lorsqu'à quinze ans nous roulions les mécaniques devant un juke-box multicolore en relevant comme Elvis le col de notre blouson.

Point d'orgue du pèlerinage : le « meditation garden ». C'est une manière de portique néo-grec en forme de quartier de lune autour d'une pièce d'eau. La tombe d'Elvis Aaron Presley est là, entourée de celles de sa mère, de son père et de sa grand-mère qui lui ont survécu. C'est un peu Saint-Denis, le monarque oint par le Seigneur sanctifie les siens a posteriori. Des larmes coulent sur des visages de tous les âges : l'Amérique pleure la vitalité naïve de ses origines, comme sut le dire Jimmy Carter, président en exercice des États-Unis, le jour de la mort d'Elvis, dans son message à la nation.

Sur l'autre trottoir d'Elvis Presley Boulevard, on peut voir les engins motorisés d'Elvis, ses avions et, comme à Lourdes, la bimbeloterie pieuse abonde sur les étals. Graceland est l'endroit le plus visité des États-Unis  après la Maison-Blanche. Sur le mur d'enceinte derrière lequel les fans cernaient leur idole, jour et nuit, des milliers d'inscriptions gravées ou crayonnées rendent grâce à Elvis. Ou l'implorent. Amours fastes, tourments métaphysiques : on communie avec le saint nouveau sous toutes les espèces. « Elvis is alive » revient comme un refrain de blues. Pour 17 % des Américains, selon un institut de sondage fiable, Elvis Presley est vivant. Ilse cache quelque part, il réapparaîtra tôt ou tard. Ce peuple décidément a des réserves inépuisables d'irrationnel. (...)  Mais la gloire, disait Mme de Staël, est le deuil éclatant du bonheur. Elvis devint au fil des ans et sous l'injonction d'un impresario lamentable une diva capricieuse et vaine avant de s'enfoncer dans des ténèbres irrémédiables. Il est mort d'ennui, ayant épuisé les mirages du rêve américain. Mort expiatoire, qui nous laisse orphelins. (...)

Le Figaro

Mercredi 13 août 1997

« Le nouveau pouvoir » de Régis Debray

En cinq libelles dont la manière évoque nos moralistes du Grand Siècle, Régis Debray règle ses comptes avec la «  post-modernité » dans ses atours macronistes. Le contentieux est lourd et ne date pas de la dernière pluie électorale. Depuis belle lurette, Debray avoue implicitement sa nostalgie des temps « historiques » où dans l’espace gréco-romain, l’espérance née du judéo-christianisme, sécularisée sur le tard en idéaux  majuscules, ordonnait les controverses théologiques, philosophiques et politiques. Il y avait dans le ciel les étoiles de la transcendance, et sous nos sabots la glaise d’une longue mémoire. On faisait ses ismes avec (rationalisme, patriotisme, communisme, etc.). Les nouveaux managers qui gèrent  l’entreprise France comme précédemment leurs start-up n’ont plus ces tracas. Ils se gaussent de ce dinosaure captif d’un sol déterminé-l’ Etat-, et à leur aune les nations sont perçues comme des survivances dont il va falloir se débarrasser. C’est le crédo des  écoles « supérieures » de commerce, américaines de préférence: un mondialisme décomplexé avec en perspective un éden high-tech, hors-sol et sans chair où  le conflit n’aura plus cours. Dans son précédent ouvrage, Debray nous expliquait  en quoi nous sommes devenus américains. On peut juger son diagnostic un peu trop lapidaire, force est de reconnaitre qu’il ne manque pas de pertinence. Ce coup-ci il approfondit le sujet en exhumant nos racines catholiques romaines pour constater que nous sommes devenus protestants. Nous, les vieux latins, français, italiens, espagnols, portugais, sommés par les instances de l’UE  de nous conformer au droit anglo-saxon et aux mœurs scandinaves. Ils font la paire à Bruxelles, succursale de Washington. Le règne de l’égo, l’impératif de la transparence et la réduction de tout (chose, idée, création, aspiration) aux acquêts d’une marchandise négociable (« librement » négociable) confirme une rupture avec  notre fond de sauce culturel  catho (le péché et ses suites). Tout est contrat et que le meilleur gagne, Dieu cautionne la «  négo ». Max Weber en son temps avait repéré les accointances du capitalisme et du protestantisme. À cet égard il n’est pas indifférent que Macron  invoque la figure (respectable) du philosophe protestant Paul Ricoeur. Entre un présent qui l’encombre et un avenir qu’il projette dans les nuées du trans-humanisme, le numéro un d’une firme aléatoire et délocalisable qui s’appelle encore la France- pense et se meut en émule de Billy Graham. Nous avons eu des Saints, des héros, des sages, des rois, des empereurs, des présidents. Nous les avons soutenus ou combattus avec les armes alternées ou conjointes de la Raison et de la Foi. Comment affronter un télé évangéliste apprêté par la « com » qui clame « Je vous aime » sur les estrades amovibles de la société de consommation et du spectacle ? Il faudrait que nous retrouvions nos marques historiques ; or le système décrète leur obsolescence, avec le concours des médias lourds et des « élites » branchées.

            On savait Régis Debray aussi pessimiste sur la nature humaine que Pascal, La Bruyère, Valéry ou Cioran. On  le savait inconsolable de l’agonie de nos « humanités », pérennisées depuis la Renaissance par les Jésuites, les Oratoriens, les Dominicains, puis par les « hussards noirs » imbus de Michelet et de Lavisse, puis par les ténors de la Sorbonne, Bergson, Kojeve, Cavaillès, Lévinas  et consorts. On pouvait douter de la scientificité de sa « médiologie » même si son « Dieu, un itinéraire » a ouvert à la réflexion des perspectives inédites. Dieu dont l’ombre portée obsède cet agnostique. On  redécouvre à chaque livraison un de nos meilleurs écrivains. L’alacrité de sa plume, la texture de son ironie, l’usage subtil du paradoxe, le choix astucieusement dosé des références procurent aux lecteurs un rare plaisir. Debray est d’abord un styliste. Qu’il se veuille encore de gauche n’a aucune importance. Après tout c’est moralement convenable de ne pas être infidèle à sa jeunesse. Du reste, en ces temps macronistes, le vrai clivage oppose les naufragés de l’Histoire à ceux qui la répudient pour cause de ringardisme. A vingt ans nous aurions croisé le fer et nous  avons rarement voté pour les mêmes candidats. Mais nous sommes du même bord, celui des orphelins ."

 

                                                          

Valeurs Actuelles octobre 2017

Deux drapeaux encadrent le visage d’Emmanuel Macron sur sa photo officielle de président de la République : celui de la France, celui de l'Union européenne. C’est une innovation. Les drapeaux sont sur un pied d'égalité, comme si Macron  situait sa légitimité sur le même plan que celle d'un quelconque Juncker. « Ma patrie c'est la France, disait Mitterrand, mon avenir c'est l'Europe ». Avec Macron le distingo s'efface. Il cautionne le fatalisme de certains de nos compatriotes, qui envisagent l'avenir dans une entité fédérale dont la France serait un des cantons septentrionaux, la filiale d'une multinationale siégeant à Bruxelles, morne plaine. Beaucoup de français récusent cette vision, et si on la leur imposait, ça finirait avec des flingues. L'époque est propice aux crispations identitaires : des Écossais ne se veulent plus britanniques, des Catalans et des Basques répudient l’hispanidad, des Flamands  détestent la Wallonie, des Lombards l’Italie du Sud, et partout sur notre continent des musulmans privilégient leurs attaches confessionnelles. Le séparatisme à Barcelone  produit mécaniquement du nationalisme à Madrid et le sentiment de dépossession qui hante les peuples tourne à l'aigreur xénophobe. La France ne remonte pas à la dernière pluie diplomatique ; nos ancêtres l’ont bâtie  au long  des siècles avec leur labeur, leur génie, leur sang et leurs larmes. Notre patriotisme leur rend un juste hommage ; il ne mérite pas d'être bafoué par les partisans de sa dilution dans une broyeuse technocratique. Libre à Macron de juger que la France a fait son temps. Reste qu'il a été élu par des citoyens français pour incarner notre pays dans le concert des nations. Cette photo laisse trop clairement entendre que sa mission lui paraît sinon superfétatoire, du moins insuffisante. Elle met au rebut une longue mémoire, et blesse forcément les soldats qui  risquent leur peau sous nos armes. Leur cœur vibre en voyant flotter au vent un drapeau tricolore. L'autre les indiffère. Pour autant ils ont conscience que notre destin est lié à maints égards à celui de nos voisins. À maints égards, pas à tous les égards. Nul n'ignore ou méjuge l'héritage commun aux peuples européens : hellénisme, judéo- christianisme, romanité, Moyen âge, Renaissance, classicisme, Lumières, Romantisme, etc. Européens nous sommes par décret de l’Histoire, et mille projets communs sont envisageables, qui n'ont pas besoin pour éclore des carcans d’une commission, d’un parlement, d’une cour de justice. On peut contester la pertinence des institutions de l'UE sans être un europhobe reclus dans sa franchouillardise avec son béret, sa baguette  et son litron de rouge. C'est en méprisant notre amour de la France, en diabolisant la sensibilité souverainiste au prix d’amalgames indus que l'on fait naître le rejet de l’autre. De Gaulle  n’était pas frileusement hexagonal. Il a initié la nécessaire réconciliation franco-allemande avec Adenauer, sur le parvis de la cathédrale de Reims, bien avant que la machinerie de l’UE nous accable d'injonctions, de directives et de normes ubuesques. Il n'aurait pas toléré que le drapeau européen côtoie le nôtre à l'Assemblée nationale. La réaction offusquée de Mélenchon et de ses  « insoumis » lui eut paru naturelle et bienvenue. Même si elle invoque un anticléricalisme puérilement rétro. La symbolique ne compte pas pour rien dans l'expression d'une affectivité collective. Ni dans la mise en scène d’un pouvoir d'État. Puisqu’il n'existe pas de patriotisme européen, ces drapeaux étoilés sont incongrus dans le temple de la démocratie française. Et plus encore sur la photo du chef suprême de nos armées.
Valeurs Actuelles 26 octobre 2017