Denis Tillinac en tant que membre de la Convention

de la fondation Charles de Gaulle prononça

 ce discours lors de l'Assemblée générale

"Quand l’armée des ombres de Kessel se lève dans

les maquis de la Corrèze et du Vercors, l’esprit de

résistance incarné par le rebelle du 18 juin ressuscite

la France en haillons des soldats de l’an II à Valmy,

la France en perdition des compagnons de Jeanne-d’Arc aux Tourelles, la France des preux et des gueux coloriés par la ferveur de son peuple sur les vitraux de nos cathédrales.

            Quand le fondateur de la Ve république, ayant restitué son autorité à l’État, et sa dignité à l’action publique, impose la droite raison de Richelieu contre les factions coalisées comme toujours pour défendre des privilèges, la France en majesté, fière de son indépendance, tient son rang et affirme sa personnalité dans le concert des nations.

            Quand les discours de Brazzaville, de Phnom Penh, de Mexico et de Québec proclament le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en conformité avec leur histoire, le respect de l’homme dans la double tradition chrétienne et humaniste s’impose comme un impératif catégorique contre les égoïsmes prédateurs des puissants de ce monde.

            Quand le génie de Malraux enlumine la geste gaullienne avec le phrasé gothique de Chateaubriand et le lyrisme à ciel ouvert de Hugo, le solitaire de Colombey s’évade dans le ciel de la légende et la méditation des «  chênes qu’on abat » ponctue un récit national qui enrôle les âges dans l’imaginaire de notre vieux peuple. « Les mémoires  d’Outre-tombe », la « Légende des siècles », les « Antimémoires » et les « Mémoires de guerre », poursuivent le même récitatif célébrant les heurs et malheurs d’une France immémoriale, une France imbue de son fond ancestral de paysannerie mais toujours soucieuse de ses acointances avec l’universel. Les sabots dans la glèbe, les yeux dans le ciel étoilé.

            Quand Créon et Antigone ont scellé leur réconciliation en une même exigence de facture spirituelle, le soldat dont nous honorons la mémoire dans ces lieux hantés par un monarque fastueux puis un empereur glorieux,  où la douleur fut et reste la rançon de la bravoure, ce soldat n’appartient qu’à la France.

            Le gaullisme dont nous héritons à titre posthume et sans frais notariaux ne saurait être l’apanage d’un clan partisan, et pas davantage le générique d’une doctrine. De Gaulle est le héros d’une histoire de France idéale qui emprunterait tour à tour la plume de Michelet et celle de Bainville. De Montcornet à la grève de Cashel housse en passant par Carlton Gardens, le Te Deum du 24 août sous les voutes de Notre-Dame, le bureau austère de la rue de Solférino, le palais de l’Élysée et les forêts sombres qui  se profilent depuis la fenêtre de la Boisserie, la mythologie gaullienne rémunère ce fond de romantisme ombreux qui embue nos songes  d’une nostalgie inguérissable. Mais dans le même temps elle assigne à la France une vocation, exaltée par De Gaulle en exergue de ses Mémoires : la grandeur. Ne pas confondre avec la trivialité de la puissance.

Cette aspiration à la grandeur, souvent en berne par suite des incuries de nos chefs ou de nos penchants funestes à la division, s’enracine mystérieusement dans les profondeurs de notre passé. Elle nous ennoblit, elle nous oblige, elle exige de notre patriotisme une prise d’altitude, un sens de l’honneur cornélien, peut-être aussi un parti-pris d’orgueil solitaire. Jamais le gaullisme ne s’est réduit à la défense du pré carré hexagonal, jamais il ne s’est confondu avec la rétraction tribale qui dégénère en nationalisme haineux.

La France selon De Gaulle est une princesse de conte de fée sans autres atours que sa grâce naturelle, pas une divinité guerrière. Dès l’an 1941, dans un discours prononcé à l’université d’Oxford, De Gaulle inscrit le combat pour la liberté dans une analyse visionnaire des ressorts du monde contemporain. Il prend acte des servitudes inhérentes aux sociétés massifiées par la technique, servitudes préfigurées par le totalitarisme de l’ennemi hitlérien. Plus tard, il mesurera le risque d’une dilution de la liberté humaine dans les commodités émollientes et vaines du matérialisme. À son aune, et sans forcer la comparaison au-delà du raisonnable, la dictature inhérente au communisme et l’emprise des oligarchies capitalistes conspirent à l’entretien d’iniquités insupportables. D’où cette volonté récurrente- à la Libération puis lors du retour en 1958 et jusqu’à l’épilogue en 1969- de surmonter ce dilemme en préconisant une politique où la participation, associant le capital et le travail, rapprocherait les élites économiques et les classes populaires. Par les temps orageux qui courent, une  initiative inspirée par cette approche ne serait pas inopportune, tant il semble que s’annoncent ici et là les fracas d’une lutte des classes à l’échelle mondiale. Avis à nos gouvernements, de gauche, de droite, du centre ou d’ailleurs.

            Le gaullisme est forcément lourd de nostalgie depuis ce soir de l’hiver 1970 où Georges Pompidou prononça avec la gravité requise ces simples mots à la télévision : « De Gaulle est mort, la France est veuve ». Le lendemain paraissait dans un quotidien le dessin de Faizant où Marianne pleure les larmes de notre patriotisme endeuillé sur un gros chêne déraciné. Pour les Français de ma génération, cette nostalgie incitait à un fatalisme désemparé : sans la liturgie gaullienne et son chantre inspiré, les temps ordinaires ne nous promettaient que des jours de grisaille dans une société anonyme. Promesses tenues, hélas, au-delà de nos appréhensions. Émules hors délais de la mélancolie de Musset, nous sommes venus trop tard dans un monde trop vieux. Trop tard, avons- nous pensé, dans la cour d’honneur de cet hôtel des Invalides, lorsque la plus haute autorité de l’État rendit un juste hommage à Yves Guena devant son cercueil drapé de tricolore. Trop tard pour métamorphoser nos vies profanes en un destin sacralisé par le risque suprême, dans le sillage empanaché des Compagnons de la Libération. Trop tard et cependant les anciens de la deuxième DB, présents à cette cérémonie, bien que nonagénaires et couturés de partout, pérennisent un esprit de compagnonnage, une confrérie d’irréguliers, une chevalerie des cœurs vaillants et des têtes brulées éternellement juvéniles.

            Pour nous, orphelins du dernier songe épique de l’histoire, le gaullisme reste un ordre de chevalerie. Mais une chevalerie des âmes, intimiste en quelque sorte, chacun vouant un culte à son héros de prédilection, le Maréchal Leclerc pour les uns, les cadets de Saumur, Jean Moulin, Marc Bloch ou Pierre Clostermann pour les autres. Une chevalerie dont l’adoubement est accessible au tout venant de nos compatriotes, pour peu qu’une émotion l’assiège lorsqu’apparaît sur un écran ou un document la silhouette fantomatique d’un géant coiffé d’un képi à deux étoiles. Aussi longtemps que les noms de lieux Combourg et Colombey rendront un écho croisé dans notre inconscient collectif, aussi longtemps qu’émergera en notre for une croix de Lorraine lorsque sera entonnée une Marseillaise, notre patrie aura de quoi étoiler son avenir. Le pire qui puisse accabler la France du XXIe siècle serait une perte de sa mémoire gaullienne, car elle récapitule en un camaïeu d’images hautement symboliques, la dramaturgie de 16 siècles d’histoire-géo. Puisse De Gaulle s’être trompé en prédisant que le mémorial érigé au large de son village d’adoption n’incitera que les lapins à la résistance ! Puisse notre fondation conjurer le risque de l’oubli ! Telle est sa raison d’être et je puis témoigner qu’ elle s’en acquitte sans relâche."

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Discours Fondation de Gaulle

aux Invalides juin 2016

"Le gaullisme de juin 1940  à Londres, que je confesse

totalement, n'est pas celui des années soixante,

que  je confesse aussi mais avec maintes réserves.

Celui de la Libération  avait déjà perdu de son innocence, la politique reprenait ses droits"