FRANCOPHONIE

Militer pour la francophonie est un acte politique d'importance majeure. Dans ces temps de mondialisation, la langue prend toute sa mesure de vecteur de puissance politique, économique et culturelle. L'un des atouts de la France au XXIe siècle est de posséder l'une des dix langues peu ou prou parlées sur les cinq continents, et je constate que nous sommes bien peu nombreux dans notre pays à considérer la langue comme priorité dans le cadre d'une politique extérieure affirmée. Jacques Chirac fut le premier chef d'État français à nommer un secrétaire d'État à la francophonie et, progressivement, lentement, certains hommes et femmes de culture se sont sentis investis d'une action à mener, notamment dans une optique d'aide au développement, en particulier en Afrique. Les grands pionniers de la francophonie, que furent Senghor, Bourguiba, Sihanouk, Diori, proposèrent de donner à la francophonie un vrai contenu politique, avec la création d'un bloc politiquement homogène des nations et peuples qui la composent. La francophonie est une mosaïque de peuples, de traditions culturelles, de religions et de nations dont le degré de développement est hétérogène, ce qui confère à cette volonté politique une identité Francité et France différente des autres communautés politiques actuelles. La littérature française elle-même est riche de cet apport extérieur ; plus du tiers des grands auteurs français du XXe siècle est étranger, et cette francité-là est tout aussi importante que la France elle-même. De cette réalité de la francité, il nous faut tirer l'idée du renfort d'une solidarité politique effective, d'autant plus que la période colonialiste française est derrière nous. Il est temps de bâtir une francophonie agissante et dotée de moyens. Si l'élection de Boutros Boutros Ghali à Hanoi s'est faite dans l'enthousiasme, s'il incarne avec force la francophonie au niveau international, il n'en demeure pas moins que l'outil francophone n'est pas exploité, ni budgétairement suffisamment doté. Ainsi, je considère que l'apprentissage des langues est une priorité absolue dont l'allocation en termes de ressources, tant humaines que financières, est insuffisante par la direction des Affaires culturelles scientifiques et techniques du ministère des Affaires étrangères. Nous ne répondons pas à la demande : l'Amérique latine, la Russie, l'Ukraine, les États-Unis, le Vietnam, le Cambodge, les pays d'Afrique frappent à notre porte, et notre champ d'action demeure faible. Nous avons laissé passer la chance historique proposée par la Pologne de bâtir un pôle universitaire polonais en langue française... Ce sont les Allemands qui ont justement répondu et nous avons perdu en Pologne un lieu de présence et de résonance de notre pays. Un canton économique et culturel La francophonie est cruciale, car elle est le reflet direct d'une volonté d'ouverture de la France au monde, par le vecteur de sa langue et de sa vision du monde, au moment où la mondialisation favorise les échanges et la communication, eux-mêmes véhiculés par les nouvelles technologies de l'information. Il n'est pas difficile de comprendre que, si nous n'allouons pas les ressources nécessaires pour répondre à ces demandes, notamment dans le but d'enseigner le français aux élites de ces pays demandeurs, la France sera un canton économique et culturel en moins de trente ans.  Je suis inquiet de voir que rien n'est fait réellement pour communiquer au sein de la nation cette idée, et que la francophonie, aux yeux de l'opinion, reste un objet flou et non motivant. Il existe un vrai combat à mener pour que la France elle-même soit francophone ! En tant qu'éditeur, j'observe combien la perte d'influence à l'étranger de notre langue et de notre littérature est manifeste, elle-même conséquence logique d'une carence de volonté politique.
REVUE DES DEUX MONDES NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2001