INEDITS: Aphorismes

Le triste sort de celles qu’aucun regard jamais ne déshabilla en pleine rue. Ne te plains pas Marion d’entendre louer  tes rondeurs, fut-ce dans l’argot des troupiers ou des carabins. Si tu savais ta chance…

La nuit les villes « modernes » gorgées de lumière nous émeuvent. Elles sont devenues belles comme par inadvertance. Dans ces villes-là mieux vaut dormir le jour.

Fidélité aux êtres que l’on aime, aux défunts que l’on a aimés, aux ancêtres qu’il nous plaît de fabuler, aux serments qu’il nous a plu de prêter. Jamais à des idées.

Le passéisme est aussi nécessaire à l’écrivain que le sécateur au jardinier, le bistouri au chirurgien, l’avion au pilote, la canne blanche à l’aveugle, le fauteuil roulant au paraplégique.

Valéry : « Tout pouvoir repose sur une croyance ». D’où cette nécessité d’inoculer sans relâche de nouvelles crédulités. De nouvelles divinités. Mais à terme les masses se lasseront des stars du foot et du showbiz,  par définition immanentes et vouées à l’éphémère. Un stock d’idoles en rotation accélérée ne fait pas une religion. Les masses un jour de grand cafard ou une nuit de pleine lune détruiront les écrans, il suffira qu’un gourou les y incite sur Internet. Alors les rois seront vraiment nus, et leurs communicants sans armes. Grand chambardement en perspective.

Toujours, sur le théâtre social, faire semblant de croire à ceci, puis à cela. Toujours, à l’instant de soutenir une opinion, cette évidence que l’opinion adverse n’est pas moins pertinente. Toujours traitre en puissance de quelque cause que ce soit. Traitre au couchant de mes certitudes de l’aube. Au fond je n’ai jamais cru qu’en Dieu -mais jamais tout à fait le même selon les saisons de mon âme. Et quel mystère que ses sautes d’humeur ! Elles auront dicté mes inconduites en les grimant d’alibis variables. Toujours  faire semblant, retranché dans ce capharnaüm où cohabitent mes écrivains, mes peintres, mes musiciens, mes philosophes un peu, mes théologiens en tant que de besoin.

Ces douze  tomes du journal d’Amiel dont j’effeuille l’un ou l’autre volume, les soirs d’hiver, devant le feu : complainte d’un moi floué de partout, lourd d’échecs tant amoureux que professionnels convertis en remords et au bout du compte, de tous les tristes comptes, une œuvre grandiose. Que nous soyons si peu  nombreux à cheminer dans ces décombres de l’âme me procure une sorte de joie morose ; les « amielistes » sont les célébrants ultimes d’un de ces cultes oubliés par l’Histoire dans ses reflux.

POEMES

Montparnasse

Il pleut des feuilles jaunes sur la tombe de Baudelaire

Et de sa mère et de son beau-père

Division 5 mon général

Ciel de froidure bleue sans un nuage

Douce ici la tristesse

Au plus près d’un bonheur sans issue

Où sans fin c’est selon

Il pleut des feuilles jaunes sur la tombe de Soutine

Pas de nom le rêveur de glaïeuls

Habite chez une dame

Il pleut des feuilles mortes sur les tombes

De Rohmer enfant sage venu de mon pays

De Cioran de Kessel  de Banville

De Cossery venu d’Égypte

Citoyen de Buci

De Muray et autres de mes amis

Perdus de vue

Il pleut des feuilles jaunes sur les cénotaphes

Les mausolées aux portes rouillées

Les dalles de guingois sans fleurs ni couronnes

Avec ou sans croix

Avec ou sans le buste à barbichette

D’un éminent d’autrefois

Dormez  pauvre Dreyfus pardonnez à Laval !

Dormez songe creux dormez cœurs en vadrouille !

Ou en berne Dormez frères humiliés

Dans ce jardin de presque Éden

Où les amoureux n’ont plus peur de s’aimer

Les Tamaris

La danse de vos pas

Sur la pelouse à l’ombre tiède des magnolias

Sourire maternel bonheur au naturel

Votre enfant apprenant à marcher

Entre les frangipaniers

Sandales de plage  jambes de pouliche

Effilées dessinées au jugé par la grâce

D’un génie de la féminité

Brunies sans excès comme si le soleil

Ne voulait pas vous abîmer

Moi je ne puis oublier

Votre short en jean’s délavé

Diaboliquement court

Divinement effrangé

Votre chemisier qui découvrait

Sans en rajouter

Les pentes en douceur d’un verger doré

Les  sanglots longs…

Encore un coquelicot mais fatigué

D’avoir tant rougi pour me dire je t’aime

Encore un grillon dans la nuit

Mais pour me dire bientôt je n’aurai plus de voix

Encore la vie en vert

Mais les feuilles s’excusent d’avoir envie de jaunir

Adieu la couleuvre endormie au creux de la murette !

Adieu papillons blancs, adieu  lézards !

Même les guêpes sont lasses

De siroter les fonds de verre

Le ciel à des pâleurs de dame poitrinaire

Le soleil s’enfuit hâtivement

Derrière les forêts sombres

Le vent à l’heure du dernier angélus

N’a plus sa douceur caressante

Restent un ballon oublié sur une pelouse

Des jouets cassés

Le matin une brume de regrets

Les soirs le jaune et le bleu

Des flammes autour des bûches

Miroirs en fumée de mes mélancolies

Pour Jean-Claude Pirotte

 

Nous autres brocanteurs de l’âme

Disait-il d’une voix d’outre-tombe

Entre des restes de chicots noirâtres

Il décrivait les ciels de Vlaminck

Citait des vers tristes connus de personne

Ou les siens s’il s’en souvenait

Ses yeux alors avaient une douceur

Feux clignotants sur fond de teint cadavérique

Il survivait à tant de maladies

Ses doigts tremblaient en roulant du mauvais tabac

Poète de l’irrémédiable

Aquarelliste des crépuscules sans fin

Fantôme boiteux titubant

Habitant ici ou là venu d’une Belgique équivoque

Rue des Remberges un taudis à Angoulême

Cabardès dans les vignes hôtel Michelet à l’Odéon

Arbois portant le deuil de soi

Depuis des temps immémoriaux

Nuits titubantes caboulots d’infortune

Trinquer faute de mieux et puis le verre de trop

Alors les yeux s’éteignaient

Il maudissait les nuages noirs

D’un ciel qui n’était que sépulcre.