Discours

 

 

Jeanne d’Arc 8 mai 2009

Une tradition veut qu'un président d'honneur choisi par le maire d'Orléans prononce une allocution sur le parvis de la cathédrale en prélude au défilé d'une Jeanne d'Arc de chair et d'os dans les rues de la ville. En 2009 le député-maire Grouard, gaulliste marqué par Philippe Seguin décida d'accorder cet  honneur à Denis Tillinac

"Vierge de miséricorde, le royaume de France est à l’agonie. Délivre-le, délivre-nous du Mal !

Ainsi montent vers un ciel sans étoile les supplications des pauvres gens, en écho aux tocsins qui de partout sonnent la géhenne. Ce pays de cocagne est dévasté par l’occupant, les factions à sa solde, les bandits de grand chemin. Triste, triste royaume qu’un Dauphin sans vertu et de peu de foi laisse outrager, comme si le sang de Saint-Louis avait séché dans ses veines. Qu’Orléans assiégée se livre à l’ennemi et la France ira rejoindre Babylone dans l’enfer des damnés de l’Histoire. Les grimoires des copistes nous enseignent que des peuples hauts en couleurs ont eu la vie brève.

 

 

Vierge de consolation, épargne ce florilège de clochers qui pour l’amour de toi ont éclos sur nos sillons ! Prends pitié des preux, des pieux, des gueux navrés par la férocité des gens d’armes, la rapacité des seigneurs, l’inertie de ce roi de Bourges dont on se gausse dans Paris. Pitié pour nos moissons, pitié pour nos troupeaux, pitié pour nos chaumières !

C’est aux marges du royaume, dans le cœur ébloui d’une jouvencelle de terroir, que l’Archange bleu des vitraux de nos cathédrales daigne intercéder. Deux saintes et non des moindres confirment le mystérieux appel aux armes qui voue Jeanne de Domrémy au destin de messagère salvatrice. Dix siècles de ferveurs ont enfanté cet enchâssement de la trivialité guerrière dans les nuées du surnaturel. Savante en rien mais droite d’esprit et sûre de son fait, la paysanne se croise devant Dieu, insoucieuse des aléas. Adieu, mon père, adieu ma mère ; adieu monts et vaux printaniers qui promettent aux damoiselles sages des fiancés d’imagerie ! Débute alors l’épopée véridique et météorique qui désormais nimbera les tragédies de l’Histoire de France d’un halo de spiritualité.

Vaucouleurs… Chinon… Poitiers… Blois… Au crépuscule des âges où le merveilleux coulait de source, les pénitents ivres de grégorien et les chevaliers de la Table Ronde ressuscitent sous les traits d’une adolescente venue de loin, venue de rien, cuirassée et armée d’un glaive comme Roland à Roncevaux. Les officiers ricanent, les importants s’offusquent ; seuls les manants s’ébahissent au spectacle inouï d’un cheval blanc monté par un tendron dont les yeux semblent scruter un horizon mirifique.

Le secret confié à Charles VII, c’est la vocation immémoriale d’un peuple qui depuis son aube brumeuse – là-bas, non loin du pays barrois – se veut plus noble qu’un agrégat de tribus. Le secret de Jeanne, c’est l’alchimie de la liberté et de la légitimité, par quoi se transmue en quête d’un Graal universel la défense d’une damasserie d’arpents de verdure. L’ennemi doit être bouté hors les plains et les déliés de nos paysages pour que règne enfin la paix de Dieu, la seule qui vaille. Et seul le Roi peut enrôler les résistants, qu’ils soient d’Armagnac, de Bourgogne, de Lorraine ou d’autres contrées. Il importe, par décret d’au-delà les fausses sagesses, que la France soit française, voilà tout. Les mânes de Vercingétorix et de Du Guesclin coalisées dans l’âme toute fraîche d’un surgeon de notre antique ruralité : par la grâce de ce miracle, le sacre de Reims préfigure Henri IV à Saint Denis, les conscrits à Valmy, les Poilus à Verdun, les marins de l’île de Sein et les marlous de Pigalle à Londres en l’an de disgrâce 1940. Honneur et patrie : rien d’autre.

A Chinon où la vie est douce, les pâles conseillers de Créon avancent leurs raisons raisonneuses et précautionneuses. Mais sous les murailles d’Orléans, c’est la vertu d’Antigone qui prévaut. Ici, sur les berges de ce fleuve de Loire où bientôt va fleurir notre génie bucolique, l’assiégeant veut réduire à merci le peuple orléanais. Fleuve de longue mémoire, hanté de cauchemars sanglants – les hordes d’Attila, puis des Normands -, voici qu’un étendard aux armes déjà brodées par la légende se mire sur tes eaux ! Ville de longue patience, voici le terme de ton calvaire : Orléans cernée, Orléans affamée. Orléans libérée par l’intrépidité d’une vierge maculée de sang, détachée comme par enchantement d’une enluminure gothique pour exalter à la Bastide des Tourelles l’ardeur des troupes de Dunois. Victoire de la légitimité des Justes sur la légalité des notables ! Victoire de droit des gens de peu sur le vil instinct de prédation qui toujours sait négocier la caution des juristes ! Victoire à terme de la France : à Castillon, le fantôme ailé de Jeanne survolera l’autre fleuve ; la piété des simples le confondra avec l’archange Saint-Michel. Plus tard, plus loin, il se profilera en ombre blanche dans le sillage de Leclerc autour de la citadelle de Koufra. Peut-être aperçoit-on encore l’ombre de son ombre divaguer entre les tours de Sainte-Croix, certains soirs du mois de Marie.

« A présent il fait nuit pour le repos du monde

Les femmes d’Orléans dorment dans les maisons »

Vision douce comme une berceuse d’une trêve des carnages, égrenée en mots de tous les jours par le fils de la rempailleuse beauceronne. Le dénouement, hélas, valide sa sentence : prologue mystique, épilogues politiques. Basse politique après les chevauchées épiques de Jargeau, de Meung, de Beaugency, de Patay. Basse diplomatie après les trahisons de Compiègne. Gens de cour et d’église préméditent l’infamie d’un procès pour maquiller en théologie gloseuse et menteuse leur haine de la grandeur. Basse revanche sur un bûcher de la politique sur la mystique ? Non, Jeanne de France, la lâcheté ne se paye qu’en fausse monnaie ! Tandis que les flammes brûlent à vif ton pauvre corps gamine, l’horrible solitude qui t’oppresse n’est grâce à Dieu qu’une illusion. La pire avant l’apothéose. Quoi de plus poignant que ta nostalgie, suggérée au naturel par ton chantre le plus inspiré ?

O maisons de mon père où je filais la laine

Où les longs soirs d’hiver, assise au coin du feu

J’écoutais les chansons de la vieille Lorraine,

Faut-il que je te dise un éternel adieu ?

Adieu sans doute, mais l’éternité t’appartient. Car sous les ciels variables de la patrie, quand les clochers de jadis, de naguère et d’aujourd’hui sonnent l’Angélus de Millet, c’est un hymne à ta gloire – et le lyrisme de Michelet épouse les incantations de Péguy pour clamer notre infinie gratitude.

Pour votre seul amour, j’ai quitté mon vieux père

Ma campagne fleurie et mon ciel toujours bleu…

Ces vers d’une autre vierge, Thérèse de Lisieux, murmurent de sainte à sainte les accointances de la France avec une royauté qui se joue des frontières de ce monde. Ceux qui n’y croient pas te vénèrent néanmoins et ce miracle-là, toi seule pouvait l’accomplir. Par le mystère de ton génie, par la grâce de ton innocence, les Te Deum du fond des âges ont avant l’heure les accents d’une Marseillaise. Honneur et patrie. Rien d’autre, tout est dit, n’en déplaise aux bourreaux de Rouen. Gloire ici-bas et gloire là-haut à la plus pure de nos héroïnes. Petite Jeanne, le peuple de France, enjouvencé par ta candeur et ennobli par ton courage, ce vieux peuple de laboureurs et de bretteurs, toujours démaillé par les habiles et toujours ravaudé par une Providence, ce peuple te rend humblement hommage, et ne cessera jamais de te dire merci du fond de son cœur.

Vive Jeanne d’Arc pour que vive la France ! "

Commémotration 11 novembre 2019 Compiègne

Dans ce village désormais planétaire où le temps s’accélère, les vents de l’oubli menacent d’effacer les traces de notre histoire. Déjà le Général de Gaulle s’en est évadé pour rejoindre dans le ciel de la légende le cortège des héros de notre imaginaire national. Pour nos enfants la tragédie de 39-40 et son épilogue désastreux dans cette clairière tend à se confondre avec une autre reddition, celle plus glorieuse du 11 novembre 18. Seuls les monuments aux morts érigés devant nos clochers dans notre hexagone, mais aussi dans nos territoires ultra-marins, pérenniseront la mémoire des poilus de l’Argonne ou de la Macédoine. Quand la génération éclose après la Libération aura pris congé de ce bas-monde, il incombera aux historiens de rappeler à de écoliers distraits qu’ici même s’est noué le destin d’une civilisation- la nôtre, la leur. Seules des photos jaunies de tel ancêtres en uniforme dans les albums de famille ou encadrés sur le buffet du salon témoignent du sacrifice des combattants de 14-18. Les plus curieux en découvriront la sombre grandeur en lisant Genevoix, Dorgelès ou Barbusse. Ils apprendront l’héroïsme au jour le jour des femmes de France durant quatre années de géhenne. Mères, épouses, fiancée ou soeur d’un conscrit dans le printemps de sa vie, elles ont vu revenir au foyer un estropié sans avenir. Ou un cercueil si le corps avait pu être tiré des décombres. Alors elles ont pris la relève, comme dans les tranchées après la pause.

Ce sacrifice, il ne faut pas l’oublier, à présent qu’est passée l’heure des commémorations. Ces héros anonymes, il faut les honorer : sans eux la France ne serait pas la même, à supposer qu’elle ait survécu. Compiègne, ville martyre, a payé en sang et en larmes pour savoir qu’en août 1914, puis entre le printemps et l’automne 1918, la victoire n’a tenu qu’à la ferveur sans fanfaronnade du patriotisme des humbles. Pour les gens de mon âge, la conscience d’une dette et le sentiment conjoint de gratitude vont de soi, parce qu’ils furent nos grands-pères- et souvent les grands-mères étaient ces femmes en noir évoquées par Malraux, privées de jeunesse pour cause de deuil précoce. Ma famille s’enorgueillit d’une Légion d’honneur décernée à mon grand-père paternel après Verdun alors qu’il était simple caporal. Nous n’en voulons pas d’autre. Mon grand-père maternel, lui, était aux Dardanelles. Histoire française ordinaire. Pardonnez-moi cette incidente personnelle, elle prétend juste démontrer que le devoir de mémoire, dont le discours ambiant use et parfois abuse, concernera bientôt des français qui n’auront plus ce lien de cœur avec ceux de 14-18. Ce devoir sera nécessaire car on ne peut pas comprendre la texture géopolitique et culturelle du monde contemporain sans mesurer l’impact, dans l’âme des peuples, de la conflagration générée par la Grande Guerre. Ainsi l’a-t-on qualifiée parce qu’elle fut tout à la fois la première mondiale, et la dernière où des hommes ont encore, en de certains moments, lutté face à face, corps à corps, à la baïonnette voire à l’arme blanche comme les preux des temps jadis.  La fin de la prépondérance de l’Occident européen, l’essor du communisme international sous imperium soviétique, un doute sur la pertinence de nos valeurs rongeant les inconscients collectifs, une crise subséquente de la démocratie représentative et somme toute la folie totalitaire déclenchant l’autre guerre- telles furent les conséquences de ce conflit imputable à l’hubris des uns, à l’incurie des autres. Nous n’avons pas fini d’en payer les arriérés. Tout ce qui est advenu d’essentiel sur ce globe terrestre, activé par l’essor terrifiant de la technique, était en germe lorsque les premiers mobilisés, tel Charles Péguy et Alain Fournier, ont rejoint leur unité. Tout était en germe, hélas, après la signature de l’armistice le 11 novembre 1918 dans cette clairière, pour que d’autres chefs consentent à revenir sur les lieux, en juillet 1940 et c’est le mérite initial d’un obscur lieutenant au combat en 14-18 de l’avoir prévu. De Gaulle a œuvré à mains presque nues pour que la France s’en relève à nouveau et Reims a effacé le mauvais Rethondes. Mais si elle a retrouvé son honneur et son rang, ce qu’elle a perdu dans les tranchées est irréparable, nous sommes depuis lors les orphelins d’une innocence, d’une jouvence, d’une insouciance perdues à jamais et nos amis allemands portent le même deuil. Pour autant la flamme de l’espérance n’est pas éteinte- et la joie de vivre de nos cadets, bien que enténébrée par une sourde angoisse, doit triompher pacifiquement de toutes les formes de nihilisme. Elle doit enluminer l’âme de la France, sinon le sacrifice de nos anciens aurait été vain. Voilà pourquoi il importe, à Compiègne, la ville de Guynemer, et devant tous nos monuments aux morts, que perdure chaque 11 novembre un recueillement et une mise en état d’alerte des consciences. A l’aune de la traversée des siècles, 14-18, c’était hier- et les ressacs de notre histoire ne doivent pas occulter le fil sacré qui nous relie à ceux qui endurèrent un long calvaire pour que nous soyons ici aujourd’hui, fiers d’être français. Leur humble bravoure nous ennoblit et nous oblige. Les peuples qui se laissent engluer dans les marécages de l’éphémère, les peuples esclaves de l’air du temps, les peuples oublieux de leur passé n’ont plus de rôle dans le concert des nations. Puisse la France conjurer le risque de s’en absenter, nous y perdrions le sens de notre communauté de destin. 

Avec beaucoup d’émotion je tiens à vous remercier, Monsieur le Maire, de m’avoir associé à cette commémoration dans ce haut lieu de notre mémoire.