Car si Denis Tillinac n'aime pas son époque, il a de la sympathie pour les personnages qui tâtonnent aux marches de la gloire. Ou aux frontières du désespoir. Entre les lignes d'une prose de styliste, miroir parfois cruel des mœurs contemporaines, on perçoit les désarrois d'un écrivain.
 
Au final, Denis Tillinac s'est bien amusé. « Ta vie est un jeu ; n'en sacrifie pas la gratuité à des obligations. Un jeu tragique, souvent cruel et dont les cartes sont biseautées. Tout de même, ce «songe d'un songe» (Calderón), cet aléa si improbable et plus bref dans son genre que la vie d'un papillon, tâche d'en faire la marelle d'une cour de récréation. Émerveille-toi d'avoir sauté une case, avec cette gravité des enfants qui jouent. Émerveille-toi de tout et d'un rien en privilégiant l'envers poétique des êtres et des choses. Ta vie est un jeu amoureux ; n'en dilapide pas les mises sur les échiquiers dérisoires de l'esprit de sérieux. »

Il y a sans doute beaucoup à voir avec l'histoire d'un noblaillon breton mal dans sa peau, mal dans son siècle, qui a inventé le romantisme français en poursuivant les ombres de son ombre : Chateaubriand..

  « Voilà, à son aube violentée par l'orage, l'envol du moi vers ses confins inexplorés, ses retours dans les cryptes de la mémoire. Voilà dans sa quintessence toute l'aventure " moderne ", et elle touche à son terme. Si je vais béer devant le Grand-Bé, c'est en désespoir de cause. La mort de cet écrivain génial sonne par anticipation le glas de toute illusion littéraire, et de cela je ne puis me consoler. J'en fais état pour dire ma dette, ma gratitude de fils indigne »

Mais aussi avec Simenon : " Simenon est le plus grand écrivain occidental du XXe siècle. Peut-être même est-il le dernier ; en tout cas, il parachève un cycle inauguré par Montaigne, l'histoire d'une littérature centrée sur l'exploration des arcanes de l'individu. L'antihéros simenonien condense les fatalités qui enténèbrent le destin de l'homme moderne. Son moi inconsistant, dépossédé, acculturé et immature, tournoie comme un fétu aux quatre vents de pulsions innommables. Sa teneur en tragique est plus pure et plus dure que celle du Roquentin de Sartre, du Meursault de Camus, du loup des Steppes de Hesse ou de l'homme sans qualités de Musil. "

Denis Tillinac se veut et se vit « réac » au sens plein du terme : en réaction contre les tendances lourdes de son époque. S'il a soutenu des politiques, notamment son ami Chirac,  c’est par le jeu d’une fidélité personnelle et il n'a jamais appartenu à un parti, un syndicat, une maçonnerie, jamais renoncé à sa liberté. Comme le « mécontemporain » de Finkielkraut, il se sent totalement en exil dans le monde actuel. Qu’il juge trop mercantile, trop mécanique, trop inélégant, trop harcelant, trop immanent.

 « Réac » métaphysique et esthétique qui fait l'apologie du détachement, de l'intériorité, de la mélancolie…

« Sois le condottiere de tes désirs, pas leur délégué syndical !
Prends tes distances avec le goût du jour. C'est ton inconsistance qu'instaurent la rotation accélérée des stocks d'un imaginaire concassé par l'info en boucle, le débat en cours, le spectacle en vogue, le dernier sondage, le dernier scandale. Éloigne-toi du bruitage de l'«actu» pour n'être pas frappé de surdité quand les vents de l'Histoire se mettront à hurler. Débranche-toi sans craindre d'être largué. Désintoxique-toi. Sois inactuel... 
»

Ce pourrait être l’épilogue d’une vie qu’il a mené comme une balade en zigzags sur les routes de son imaginaire. On pourrait le retrouver dans sa maison d'édition au quartier Latin (la Table ronde), on pourrait le surprendre en Afrique dans les conférences de OIF. Ou le croiser en terre d'Ovalie avec André Boniface, l’apercevoir à l'Elysée en conciliabule avec Chirac. Mais comme il se joue des frontières, le voilà à Memphis (Tennessee) pour "Elvis Blues" avant de reprendre son train pour la Corrèze. Puis de repartir à un autre bout de ses mondes intimes. Tout le passionne, surtout les coulisses et surtout les irréguliers. D'où une cinquantaine de livres crayonnés avec autant d'ironie que de tendresse.

"Un écrivain, et rien d'autre", ainsi se définit Denis Tillinac