AFFINITES LITTERAIRES

"Nous ne sommes pas de nulle part, nous ne procédons pas de n'importe quoi, ce qui nous donne cette liberté de nous ébattre dans l'altérité sans nous noyer.

 

Quand je vois apparaître le clocher de mon village, je me sens profondément, intimement français. De même, quand je relis les pages où Proust décrit les vitraux de l'église de Combray. Quand je me replonge dans Don Quichotte, Macbeth ou Werther, quand je me balade à Pérouse, à Heidelberg, à Coimbra ou à Winchester, je sens vibrer une fibre européenne. En revanche la ferveur de l'âme slave dans l'oeuvre de Dostoïevski me touche, mais de plus loin. C'est un autre univers. (...) La francophonie m'escorte au Sénégal, au Québec ou au Liban, je suis un peu chez moi. Beaucoup si je relis Senghor ou Nelligan. En effet, la confrérie des amoureux de la chose littéraire détermine une autre sorte de patrie : avec Tanizaki ou Mishima, je suis moins au Japon qu'au pays sans frontières de mes songeries."

 

 

Balzac:

"Le grand amour de mes vingt ans. Je l'ai pisté à Paris (bas de la rue Lhomond), Issoudun, à Limoges, à Alençon, à Arcis-surAube, à Sancerre, à Guérande, en Touraine (Saché, Saumur, Saint-Cyr). Je l'ai cherché autour d'Angoulême car il séjournait parfois chez une certaine Zulma Carraud, dans un manoir au bord de la Charente (...) Souper à Sancerre quand on a lu La Muse du Département , ça corse le menetou-salon servi avec un crottin de Chavignol."

Proust:

"Peut-être fallait-il un écrivain juif pour assembler ses joyaux en un camaïeu aux parfums aussi capiteux. La recherche de Proust nous enivre, elle nous ensorcelle, avec ses longues phrases qui chaloupent en larmes de diamants comme des vaguelettes sur le sable. (...) Cet aristocratisme poétique, le seul supportable, Proust nous l'offre en effluves de fantasmes, c'est la quintessence de l'âme bourgeoise, son apothéose et son chant du cygne, son ultime enfantement avant la dictature du petit bourgeois universel."

Mauriac :

  "C’était un écrivain catholique, espèce en voie de disparition, et pas protégée par Hulot. Il savait peindre les émois d’une âme éprise de pureté et d’absolu mais en proie aux tentations les plus ténébreuses. Surtout à l’adolescence. Sa prose rendait un écho déchirant à mes propres équivoques : j’étais tiraillé entre des aspirations idéales écloses dans le giron du catholicisme, et des incitations nettement moins éthérées." 

Simenon: 

 "Les rédempteurs – communistes, anarchistes, nihilistes ou mystiques – Simenon les observe, et il décrit leur obsession comme il décrit n’importe quelle autre obsession, sans la valoriser, sans la dénigrer non plus. Son regard n’est porté par aucun système de représentation du monde. Peut-être parce qu’il n’a pas eu le loisir, entre dix-sept et vingt-cinq ans, d’emprisonner la vie dans des concepts ». . « Les romans des Simenon sont moins des histoires qu’une somme de tableaux ".

Photo Stéphane Lavoué

Blondin:

« J'avais fait la connaissance d'Antoine aux buvettes des stades occitans, il me consentait une amitié de comptoir distraite ; je l'admirais trop pour m'offusquer qu'il me confondît tantôt avec un talonneur gascon, tantôt avec un prélat académicien. Antoine fumait du tabac gris en ressassant des idées noires. Sa maigreur était extrême ; la flamme dans ses yeux avouait une dévastation sans remède. Depuis trente ans, il se suicidait sans hâte, au Ricard principalement. »

« Blondin lui-même était un vestige, la littérature n'hésitait plus comme sa plume entre classicisme et rimbaldisme, elle ne transcrivait plus les vacillements d'une âme, ni les avatars d'un destin, ni les imbroglios d'un instant : elle tâtonnait en aveugle dans les cryptes du langage. »

« Ce faux clochard changeait en or mélancolique les mots les plus triviaux. Un phrasé de Blondin laisse plus à penser, plus à soupirer que tous les épigones de Joyce, de Musil ou de Beckett. Il s'agissait d'un écrivain français atteint d'un mal métaphysique, un poète du désenchantement, le chantre des âmes ruinées par la chute dans le temps. Déon et Laurent ont résumé la vie d'Antoine. Des livres, des amis, des regrets. Lequel des deux a dit que Blondin avait trop de dons pour ne pas les avoir dilapidés ? »

"Dernier verre au Danton"